Pollution maritime : les six points qui déterminent qui paie, et combien

Le propriétaire inscrit répond de plein droit, mais le gestionnaire technique n’est plus protégé et l’affréteur à temps porte un risque croissant. Le système CLC et FIPOL indemnise vite, seulement pour les hydrocarbures transportés en vrac. Hors de ce champ, chacun relève d’un régime distinct, et la limitation de responsabilité peut être écartée.

Guide pratique : responsabilité de la pollution maritime

Une pollution maritime met toujours en cause plusieurs responsables à la fois (propriétaire inscrit, gestionnaire technique, affréteur, chargeur, fournisseur de soutes) chacun relevant d’un régime distinct : responsabilité objective canalisée pour les uns, responsabilité pour faute pour les autres, incrimination pénale autonome pour d’autres encore. En 2024-2026, une cour suprême a écarté la limitation de responsabilité pour toute pollution par hydrocarbures dans ses eaux, et un armateur dont le fonds était plafonné à 43,7 millions de dollars a transigé pour plus de deux milliards. Voici les six points qui déterminent l’exposition réelle de chaque acteur de la chaîne maritime.

1. Le propriétaire inscrit répond de plein droit, mais le gestionnaire n’est plus protégé

L’article III, paragraphe 1, de la convention CLC de 1992 rend le propriétaire inscrit au registre responsable de tout dommage par pollution causé par le navire, sans qu’aucune faute n’ait à être prouvée, c’est la canalisation. Le gestionnaire technique est en principe protégé par l’article III, paragraphe 4, qui interdit toute action contre les préposés et mandataires du propriétaire, sauf fait personnel commis avec l’intention de provoquer le dommage ou témérairement. Mais cette protection cède devant deux réalités : la convention Bunkers de 2001, applicable à l’immense majorité des pollutions causées par des navires autres que des pétroliers chargés, définit le « propriétaire » comme incluant l’affréteur coque nue, l’armateur gérant et l’exploitant, rendus solidairement responsables de plein droit ; et le droit pénal français ne connaît pas la canalisation, l’article L. 218-18 du code de l’environnement vise toute personne exerçant en droit ou en fait un pouvoir de contrôle ou de direction dans la gestion du navire. Le titre importe peu, le pouvoir réel décide. La mise en accusation fédérale américaine du 12 mai 2026 dans le dossier du Dali vise nommément deux sociétés du groupe gestionnaire et un superintendant personne physique.

2. L’affréteur à temps porte un risque croissant, et le vetting est devenu une pièce de dossier

L’affréteur à temps ne contrôle pas la gestion nautique, mais choisit les routes, les ports et la vitesse : il bénéficie de la canalisation CLC et du droit de limiter, mais supporte une part croissante du risque réglementaire, notamment le transfert du coût des quotas d’émission au titre du système européen d’échange de quotas. L’affréteur au voyage et vendeur de la cargaison a vu son exposition profondément modifiée par la Cour de justice, qui a jugé, dans l’arrêt de grande chambre Commune de Mesquer c/ Total France SA du 24 juin 2008 (C-188/07), que les hydrocarbures accidentellement déversés constituent des déchets dont les coûts d’élimination peuvent être mis à la charge du producteur du produit générateur s’il a contribué au risque, notamment en s’abstenant de vérifier le navire. La chambre criminelle en a tiré les conséquences dans l’arrêt Erika du 25 septembre 2012 (n° 10-82.938) : Total SA a été condamnée à 375 000 euros d’amende, le bénéfice de l’immunité de canalisation étant écarté en raison de l’imprudence de son service de vetting dans l’acceptation du navire. Vetting bâclé, immunité perdue. Un vetting bien tenu est un bouclier ; un vetting formel, contredit par les acceptations réelles, est une preuve à charge.

3. Le système CLC-FIPOL indemnise vite, mais seulement pour les hydrocarbures en vrac

Le régime CLC-FIPOL ne couvre que les navires transportant effectivement des hydrocarbures persistants en vrac comme cargaison : un porte-conteneurs ou un vraquier qui déverse ses soutes relève de la convention Bunkers, non de la CLC. L’architecture à trois étages plafonne l’indemnisation à 89 770 000 DTS pour le propriétaire (convention CLC 1992, article V), 203 000 000 DTS montants CLC inclus pour le Fonds de 1992, et 750 000 000 DTS pour le Fonds complémentaire créé par le protocole de 2003. Le chargeur, non visé par ces conventions de responsabilité, est néanmoins exposé par trois voies : la garantie légale de l’article IV, paragraphe 6, des règles de La Haye-Visby pour l’embarquement à l’insu du transporteur de marchandises dangereuses ; le financement du Fonds, dû par tout réceptionnaire de plus de 150 000 tonnes d’hydrocarbures par an ; et le devoir de vigilance de la loi n° 2017-399 du 27 mars 2017 pour l’affrètement d’un navire dépourvu de couverture P&I valable. Pas d’assurance, pas d’exonération.

4. La bascule répressive européenne de 2024 change l’échelle du risque

La directive (UE) 2024/3101, à transposer avant le 6 juillet 2027, retire à la répression des rejets sa dimension pénale historique et la transforme en sanction administrative objective visant nommément la compagnie : le standard de faute : intentionnel, téméraire ou par négligence grave, validé par la Cour de justice dans l’arrêt Intertanko du 3 juin 2008 (C-308/06), disparaît du dispositif, un rejet non conforme à MARPOL devenant une infraction objective. La directive (UE) 2024/1203 porte les amendes pénales encourues par les personnes morales à au moins 5 % du chiffre d’affaires mondial total ou 40 millions d’euros pour les rejets par les navires, contre un plafond actuel de 75 millions d’euros en droit français, écart considérable pour un armement de dimension mondiale. Le délai de transposition expirait le 21 mai 2026 ; la France ne l’a pas respecté. La coexistence d’une amende administrative et d’une amende pénale pour les mêmes faits soulève frontalement la question du principe ne bis in idem au regard de l’article 50 de la Charte des droits fondamentaux, un terrain de défense à préparer dès maintenant. Ce terrain-là ne s’improvise pas au tribunal.

5. La limitation de responsabilité n’est plus un acquis

La convention LLMC de 1976, amendée par le protocole de 1996, demeure le régime de droit commun de limitation, mais son socle est fragilisé par trois évolutions récentes : la Cour suprême de Maurice écarte, depuis février 2026, la limitation pour toute pollution par hydrocarbures dans ses eaux ; la Haute Cour du Kerala a refusé, le 26 septembre 2025, la lettre de garantie d’un club P&I comme sûreté après le naufrage du MSC Elsa 3 et ordonné la saisie conservatoire d’un navire jumeau ; et dans le dossier du Dali, alors qu’un juge fédéral avait admis les armateurs au bénéfice du Limitation of Liability Act pour un fonds d’environ 43,7 millions de dollars, les exploitants ont transigé le 12 mai 2026 avec l’État du Maryland pour environ 2,25 milliards de dollars. La déchéance du droit à limiter suppose un fait personnel commis avec l’intention de provoquer le dommage ou témérairement : standard sévère, dont la première rupture réussie au Royaume-Uni date de l’affaire Atlantik Confidence ([2016] EWHC 2412 (Admlty)), où le navire avait été délibérément sabordé. Le choix du for et la rapidité de constitution du fonds sont devenus des décisions stratégiques de premier ordre, à prendre dans les premiers jours suivant l’événement.

6. L’action directe contre l’assureur dépend entièrement du fondement invoqué

Là où une convention institue l’assurance obligatoire (CLC, Bunkers, Nairobi, Athènes), l’action directe est conventionnelle et puissante : l’article VII, paragraphe 8, de la CLC ne permet à l’assureur d’opposer que le plafond légal, les moyens de défense du propriétaire à l’exception de sa faillite, et la faute intentionnelle de celui-ci, aucun moyen tiré du contrat d’assurance n’est opposable. La faute intentionnelle referme toutes les portes. Ailleurs, l’action directe redevient de source nationale et se heurte à la règle « pay to be paid », validée en droit anglais et confirmée le 11 septembre 2024 dans MS Amlin Marine NV v King Trader Ltd ([2024] EWHC 1813 (Comm)). L’affaire Prestige illustre ce conflit : après la condamnation du club par le Tribunal Supremo espagnol à hauteur d’un milliard de dollars, la Cour de justice a jugé, le 20 juin 2022 (C-700/20), que l’inopposabilité de la clause compromissoire au tiers exerçant l’action directe primait, mais la Court of Appeal a néanmoins refusé, le 12 décembre 2024, l’enregistrement du jugement espagnol au titre de l’ordre public anglais. Autre point de vigilance pour les directions juridiques : les pénalités FuelEU Maritime et les conséquences d’un défaut de restitution de quotas n’entrent dans aucune catégorie couverte de plein droit par les clubs P&I, c’est un risque contractuel, à traiter par la charte-partie, non un risque assurable.

Le guide complet, avec la méthodologie des premières heures

Le cabinet a préparé un guide pratique de 27 pages détaillant la cartographie complète des acteurs et de leur exposition, le tableau de synthèse des sanctions administratives, civiles et pénales, la rupture technologique de la preuve (imagerie satellitaire, corrélation AIS, modèles de dérive) et la méthodologie d’urgence à suivre dans les premières heures suivant un événement de pollution. Les premières heures décident souvent du reste. Il est disponible en téléchargement gratuit, sur simple communication d’une adresse e-mail professionnelle :

Télécharger le guide « Pollution maritime »

Pour être accompagné dans un contentieux ou une opération maritime, consultez notre page consacrée au droit maritime et, sur ce sujet précis, notre page assurance maritime.

Sur le même guide, du côté de la répression pénale : Pollution marine : les six points qui déterminent qui est poursuivi et ce que l’on risque.

Sur ce point précis, voir notre page consacrée à l’avocat en pollution maritime.

Le cas particulier de l’épave qui menace de polluer, avec l’obligation d’enlèvement et l’assurance imposée par la convention de Nairobi, est traité sur la page Épave maritime.

Questions fréquentes

Qui est responsable d’une pollution par hydrocarbures causée par un navire ?

Le propriétaire inscrit au registre, de plein droit et sans faute à prouver, selon l’article III, paragraphe 1, de la convention CLC de 1992. Pour les navires autres que les pétroliers chargés, la convention Bunkers de 2001 étend la notion de propriétaire à l’affréteur coque nue, à l’armateur gérant et à l’exploitant, solidairement responsables. En droit pénal français, l’article L. 218-18 du code de l’environnement vise toute personne exerçant un pouvoir de contrôle ou de direction.

L’affréteur ou le vendeur de la cargaison peut-il être condamné pour une pollution ?

Oui. La Cour de justice a jugé dans l’arrêt Commune de Mesquer c/ Total (24 juin 2008, C-188/07) que les hydrocarbures déversés sont des déchets dont les coûts d’élimination peuvent être mis à la charge du producteur qui a contribué au risque. Dans l’arrêt Erika (Cass. crim., 25 septembre 2012, n° 10-82.938), Total SA a été condamnée à 375 000 euros d’amende en raison de l’imprudence de son service de vetting.

Quels sont les plafonds d’indemnisation du système CLC-FIPOL ?

Trois étages : 89 770 000 DTS pour le propriétaire (convention CLC 1992, article V), 203 000 000 DTS montants CLC inclus pour le Fonds de 1992, et 750 000 000 DTS pour le Fonds complémentaire du protocole de 2003. Ce régime ne couvre que les navires transportant des hydrocarbures persistants en vrac comme cargaison ; un porte-conteneurs qui déverse ses soutes relève de la convention Bunkers.

Que change la directive européenne 2024/3101 sur la pollution par les navires ?

À transposer avant le 6 juillet 2027, elle transforme la répression des rejets en sanction administrative objective visant la compagnie : le standard de faute intentionnelle, téméraire ou par négligence grave disparaît. La directive 2024/1203 porte par ailleurs les amendes pénales des personnes morales à au moins 5 % du chiffre d’affaires mondial ou 40 millions d’euros, contre un plafond actuel de 75 millions d’euros en droit français.

L’armateur peut-il toujours limiter sa responsabilité en cas de pollution ?

De moins en moins sûrement. La convention LLMC de 1976, amendée en 1996, reste le droit commun, mais la Cour suprême de Maurice écarte depuis février 2026 la limitation pour toute pollution par hydrocarbures dans ses eaux, et dans le dossier du Dali les exploitants ont transigé pour environ 2,25 milliards de dollars malgré un fonds plafonné à 43,7 millions. La déchéance suppose un fait personnel commis intentionnellement ou témérairement.

La victime d’une pollution peut-elle agir directement contre l’assureur du navire ?

Oui lorsqu’une convention institue l’assurance obligatoire (CLC, Bunkers, Nairobi, Athènes) : l’article VII, paragraphe 8, de la CLC ne permet à l’assureur d’opposer que le plafond légal, les défenses du propriétaire et sa faute intentionnelle. Ailleurs, l’action directe redevient de source nationale et se heurte à la règle « pay to be paid », confirmée le 11 septembre 2024 dans MS Amlin Marine NV v King Trader Ltd.

Les pénalités FuelEU et les quotas manquants sont-ils couverts par les clubs P&I ?

Non. Les pénalités FuelEU Maritime et les conséquences d’un défaut de restitution de quotas n’entrent dans aucune catégorie couverte de plein droit par les clubs P&I. Il s’agit d’un risque contractuel, à traiter par la charte-partie, et non d’un risque assurable.

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